DES KATCHINAS À L’OMBRE DES BARREAUX

 

PDF « Les mains habités » de Catherine Safonoff

PDF Article Tribune de Genève

PDF Démarche créative

 

Le mot katchinas a trois sens : il représente les esprits des anciens, les masques portés pour personnifier ces esprits et les poupées de bois sculptées qui les symbolisent.

Les sculptures présentées dans cette exposition sont inspirées par les poupées katchinas des Indiens Hopi et Zuni d’Arizona. Ce sont, à l’origine, des figurines sculptées dans le bois des racines de peupliers. Effigies des personnages constituant les panthéons Hopi et Zuni, objets de transmission de la connaissance, les poupées katchinas sont destinées aux enfants. Dès leur plus jeune âge, les Indiens se familiarisent ainsi avec les figures de leur cosmogonie et acquièrent, par l’objet sculpté, la connaissance de leur mythologie et des fondements de leur culture.

Ces figurines sont stylisées, multicolores et ornementées. La simplicité, la sérénité et la joie qui s’en dégagent ont d’emblée suscité la curiosité et l’enthousiasme des détenues de la prison de Champ-Dollon à Genève. Elles se sont très vite mobilisées autour de photographies de poupées katchinas réalisées entre les années 1900 et 1950 et tirées de livres d’art, pour tenter de les reproduire en terre sous ma conduite.

Durant l’année 2015, nous avons réalisé collectivement 150 sculptures en argile, de 20 à 50 cm de hauteur environ. Une fois modelées, séchées et cuites, ces figurines ont été peintes, enrichies d’ornements, de plumes, de cuir et de toutes sortes de matières, puis fixées sur des socles en terre cuite émaillée afin d’assurer leur stabilité.

L’ensemble est impressionnant. Il s’en dégage une joie à la mesure de l’intensité de l’expérience humaine qui en a permis la réalisation.

La variété des formes, des couleurs et des particularités de ces poupées katchinas fait singulièrement écho à la diversité des destins rencontrés en prison. Elles en sont, en quelque sorte, les allégories. Chaque détenue, avec sa culture, son parcours de vie, ses souffrances, ses colères, ses ratés, ses désirs et ses espérances, se trouve ainsi symbolisée. Et l’ensemble donne lieu à une mosaïque d’informations et de questionnements sur notre monde et notre humanité.

La force et la beauté de cette collection constituent aussi un acte de résistance et d’espoir. Un écho à la volonté farouche de ces femmes, temporairement exclues de la société et dépourvues de tout savoir artistique, de s’extraire de leur condition d’auteures de délits, avec le désir ardent de découvrir leurs potentialités et de démontrer leurs capacités.

J’ai pu observer que la construction de personnages sculptés renvoie à la construction de soi et que l’expérience de la représentation de la figure humaine est un puissant dénominateur commun aux différentes cultures en présence. Anouk Gressot, céramiste plasticienne et animatrice.